Sorry, French only

Oui - mais encore...2007-03-01

Ainsi donc la donne a changé.

C'est du moins ce que nous explique depuis environ quarante ans une vision bien mécaniste de l'évolution du monde, décrivant l'avènement d'une ère de l'ultra-technologie, sur fond d'accélération permanente et de complexité nouvelle… Le séduisant enthousiasme qui souvent accompagne cette grille de lecture nous enjoint donc d'espérer l'imprévu pour jouer à le maîtriser, naturellement portés que nous serions à trouver sans cesse de nouvelles équations permettant de marier le souci de l'épanouissement personnel au sens de l'intérêt général, l'un (se) nourrissant (de) l'autre… Beau tableau, non ? Taillé sur mesure pour les hautes sphères du monde des décideurs et de leurs think tanks en tout cas… Et l'artiste là-dedans ? Mais voyons, tous artistes ! Chacun entrepreneur de lui-même, soignant donc l'efficacité de son expression pour exister dans un monde devenu fluide par essence ! Beau tableau !?…

- Précisément « non » ! semblent répondre tant de désirs de liberté, dénonçant à l'envi les faces sombres dudit tableau, dont les nouvelles formes d'opportunisme semblent pour l'heure faire reculer de jour en jour les frontières du cynisme. Comment en effet ne pas se braquer face aux dérives mafieuses des échanges globalisés, et leur cortège de violence et de gâchis déguisés en lutte pour le bien commun, sombres avatars des exigences de l'argent ? Et à l'opposé du champ, comment ne pas s'attrister des dérives nihilistes des comportements individuels, et leur cortège d'égoïsmes et de prétentions déguisés en lutte pour l'épanouissement personnel, sombres avatars des exigences du désir ? Résistons, semble donc commander l'indignation, au nom de tous les humanismes encore disponibles. L'artiste ? Alpha et oméga de l'insoumission, chantre de la subversion par excellence, rétif à toute forme d'autorité comme à toute forme de consensus, il est l'emblème même de la résistance.

- Résister à quelles fins exactement, répondent implicitement les premiers ? Pas vraiment d'idée neuve fédératrice en vérité… et beaucoup de vieilles idées frelatées, incompatibles entre elles. La Résistance, ce mythe si confortablement français et son culte du grain de sable porteur d'universalité ne se heurte t-il désormais à son propre vide de projet ? Ne peut-on considérer la majeure partie des actes de cynisme en question, si lourdes et douloureuses qu'en soient leurs conséquences, comme sombres soubresauts temporaires d'un monde en voie de transformation radicale ? L'artiste ? A y regarder de plus près, sa fonction de marginal au service d'une modernité subversive est précisément une invention de l'histoire moderne : comment oublier les œuvres de dévotion ou d'allégeance, propres aux temps classiques ? et a contrario, que reste t-il de moderne et de subversif aujourd'hui dans ce culte si conformiste d'une marginalité bien heureuse de trouver grâce auprès de budgets marketing quand l'occasion s'en présente ? « Non », décidément, mieux vaut accepter le monde qui s'ouvre à nous, abandonnant les modèles nationaux-pyramidaux pour un modèle global-neuronal, cette fameuse holistique dont la première vertu est de faire voler en éclat tant d'oppositions désormais obsolètes, à commencer par celle entre raison et passion. Certes la post-modernité banalise la fonction artistique, mais au même titre que la modernité occidentale a laïcisé les valeurs chrétiennes : il restera toujours des musiciens, mais de là à leur conférer cette identité sociale d'« artiste », dans un monde totalement imprégné de musique…

- Vouloir ce qu'on ne peut empêcher, donc ? Mais à quel prix, s'inquiètent les seconds ? La planète encaissera t-elle le coût de transformation ? Quels que soient les espoirs de lendemains chantants, une injustice reste une injustice, à combattre comme telle, ici et maintenant ; sans compter que rien n'indique que le monde neuronal holistique prétendûment espérable en question n'en porte pas son lot - au fait, là-dedans, quelle place pour ceux qui ne vont pas assez vite ?… N'y a t-il pas beaucoup à craindre du désespoir des inaptes ? En tout cas, à voir l'ultra-formatage désormais offert par les gros systèmes audiovisuels planétaires, « tous artistes » ressemble fort à « plus aucun artiste »…

- Mais qui dit que le monde en question augmente le nombre des inaptes, renchérissent les premiers ? S'obstiner à dénoncer les gros systèmes empêtrés dans leurs logiques de pachydermes aboutit à passer sous silence l'ultra-créativité des nouvelles formes d'artisanat, et le sentiment de liberté inédit qui y règne. On doit espérer maîtriser l'argent et le désir pour construire un monde de valeurs non systématiquement marchandes. Tous qualifiés pour procurer de l'émotion !

- Mais tout ce que l'on peut percevoir autour de nous ne reflète que l'inverse de cet objectif : pour aboutir à ça, il faut s'opposer fermement !

- Au contraire, tout autour de nous révèle ce qui se dessine derrière la crise : pour aboutir à ça, il faut accélérer fortement !

… Ad lib… Petit sentiment d'impasse, frisson légèrement désagréable au bas de l'échine de l'apprenti-intello qui s'aperçoit au milieu du gué que l'océan du problème qu'il prétendait traiter est autrement plus profond que les idées qu'il parvient péniblement à manier… Pas dans la merde, donc…

Recentrage..

Ce qui paraît réjouissant dans les meta-incertitudes actuelles, c'est l'émergence de mini-convictions, dont la naïveté apparente me semble receler ce petit je ne sais quoi de valable.

En voici une : a contrario de la mort annoncée de l'Histoire, dont la date officielle paraît aussi hasardeuse à définir que celle du disque, il faudra toujours croire en la nécessité de construire des histoires. C'est en quelque sorte la profession de foi implicite des sept personnes qui se sont retrouvées pour travailler et jouer ensemble (ce joli oxymore bien musical), et de quelques acteurs-clés qui ont rendu ce projet possible. Sept personnes et un peu plus, toutes convaincues de la nécessité de trouver leur propre rythme dans la wiki-logique, de se construire un territoire ouvert plutôt que de choisir un camp fortifié.

Des histoires de chanteuse rémoise, que le talent et le cœur extraordinaires portent à relever des défis que l'on imagine sans limite, de saxophoniste francilien que l'on sait incroyablement multifonctions, mais surtout si ouvert et cultivé, qu'il est donc également possible de n'entendre qu'à l'alto, de saxophoniste tenor israelo-bordelais, dont la sensibilité si profonde entraîne tous ceux qui le cotoient vers des territoires insoupçonnables de subtilité, de guitariste italo-américain, cultivant l'art du décalage onirique comme on goûte un grand vin, simplement pour vivre pleinement, de contrebassiste ô combien français, dont le flegme faussement détaché sur les choses de la vie n'a d'égal que la précision de son placement dans la chose musicale, de batteur marseillo-lorrain, juste là, toujours là, toujours là pour tous, avec l'immense générosité que sa redoutable efficacité peut lui permettre… toutes ces histoires réunies en une histoire de gens qui s'écoutent pour s'entendre - ce fameux « Shema », préalable et si supérieur à toute idée de commandement. Précieux.

Tout ça pour ça, donc : pour un disque, ce « produit culturel » que l'on dit en sursis. Si vous l'avez dûment acheté, vous avez donc accompli le premier geste d'un acte politique qui sera complet, et par là-même comblera votre serviteur, si vous écoutez la musique avec plus d'attention que celle que vous portez à la lecture de ces lignes certainement contestables.

Alors pourquoi enjoliver tout ça de questions ainsi formulées ? Par jeu probablement – un autre jeu qui lui aussi sonde le je-autre. Peut-être aussi pour marteler que la musique, derrière ses règles à propos desquelles les approches structurantes et déstructurantes ne cesseront jamais de se confronter, ne reste qu'un mystère qu'il est simplement bon de vivre ensemble. Un de ces aspects de la vie qui permet de ne pas en avoir une approche exclusivement mécaniste.

« Vivre ensemble », un projet politique ? Oui, autant que spirituel.

PB - Mars 2007