EXO2016-07-01

« Osez ! » Voilà bien une injonction polysémique de l'actualité militante : maxime explicite de toutes les institutions d'élite, comme des alters les plus radicaux, ou des ésotériques les plus habités… qui tous excellent dans l'élision du complément d'objet : oser quoi exactement ? La réponse la plus courante en forme de trompe l'œil serait « osez changer», qui à l'épreuve dudit complément d'objet ouvre encore la voie à une nouvelle couche d'ambiguïté : changer de vie pour oser la vie - ou l'inverse ; oser les autres pour changer soi-même - ou l'inverse ; changer maintenant pour oser tout le temps, ou l'inverse... Qu'importe, haro sur les fines bouches ! Depuis que l'histoire moderne, et son second souffle dixhuitièmiste, a lancé son mot d'ordre d'intensité, le salut social est à chercher dans une forme quelconque du dépassement de soi, qu'il convient de considérer comme pierre angulaire de l'édifice si fastidieux de l'accomplissement collectif. Ainsi, prenant à contrepied l'honnête homme classique, l'intrépide moderne recycle t-il la parabole des talents en gagnant ses galons de respectabilité à l'aune du niveau d'audace dont il sait faire montre.

De son côté, en érigeant le sensible comme concurrent du mesurable et en se désolidarisant du monde cultuel, le monde artistique se construisait une place dont la légitimité croissait au rythme des défauts du progrès. Ainsi, généralement marginalement mais parfois à haute voix, pouvait-il proposer ses émotions comme évidences alternatives aux errements de la science, tout comme à l'introuvable consensus politico-économique planétaire. Que de telles démarches oubliassent commodément la part qu'elles devaient à la modernité en marche, et notamment à la fée électricité ou à la démocratie libérale pour n'en citer que deux aspects emblématiques, n'émut que les fines bouches, encore elles… Mais baste derechef, point de persiflage ! Le romantisme a largement gagné la bataille des esprits, et son ambition au service de l'intérêt général éclate au grand jour au sein même du monde désormais numérique. L'impression légitime l'expression, l'intuition le dispute à l'analyse pour toute question scientifique, économique, politique, historique, managériale… jusqu'à la souveraine température du jour que l'on se doit de ressentir en même temps qu'on la mesure.

Un nouveau monde s'ouvre donc, on le sait, et la question de savoir ce qu'il faut en penser n'a jamais été aussi vive. Les exaltés du 2.0 y voient un espace d’existence inédit, débridant enfin la transmission de l’information, stimulant le lien social autant que la créativité et l’humour, et contribuant inexorablement à la propagation de valeurs démocratiques. Les inquiets y déplorent plutôt une nouvelle cour d’école mondiale ado-populiste, permettant à d’innombrables sous-ensembles humains de s’autosatisfaire en excommuniant, frappant toute tentative de construction adulte du sceau de l’aliénation ou de la ringardise, et ne s’embarrassant ni d’une fragmentation sociale inédite, ni des nouvelles oligopoles qu’ils fabriquent ce faisant.

De fait, il faut encore quelque effort pour idéaliser un possible 3.0 au-delà du tragique. On serait pourtant bien tenté de se réjouir de la créativité des contenus innovants et solidaires-citoyens-responsables adoubés çà et là par d’anciennes institutions canalisant idées fraîches et nouvelles fortunes, de la renaissance du rire de soi au rythme d’une très nouvelle prise de conscience des limites, de l’apparition d’un nouveau capitalisme reléguant les fins capitalistes à un rang secondaire. De même, on aimerait tant espérer que la poursuite de la marche de la connaissance se rapproche encore et encore de celle de l’esprit, et redonne à la sagesse humaine quelque matière face à la folie mimétique. On n’y est pas tout à fait, certes…

Le monde de l’art, à son niveau (ou dans sa bulle si l’on veut), se confronte depuis quelque temps déjà, mais à sa grande surprise, à un questionnement de nature comparable. Il se développait en plusieurs siècles sur un paradigme portant également l'audace au pinacle, puis découvrait au XXème siècle l'essoufflement de ses avant-gardes, et par là-même un nouveau type de vanité dont le caractère endogène lui était totalement étranger. Depuis lors, il s'écartèle entre deux radicalités qui soigneusement cultivent leur opposition : du côté de la fuite en avant, un jusqu'au-boutisme masquant l'érosion du sentiment d'évidence par un entourage conceptuel qui fréquemment finit par s'imposer à l'œuvre ; du côté de la dissolution, un savant travail de formatage assumant pleinement les canons du management au service d'une société du spectacle perçue comme un marché à conquérir comme un autre.

Les fines bouches, toujours elles, dont l'auteur de ces lignes doit enfin reconnaître faire parfois partie au gré de ses contestables humeurs, ergoteront sur le dilettantisme inédit de ces deux types d'artistes-augmentés à l'égard de l'Histoire dans laquelle ils prétendent pourtant peu ou prou s'inscrire. Mais halte au persiflage, pour de bon ! A ronchonner contre le dilettantisme, on en viendrait à oublier que celui-ci s'est imposé comme plus ou moins consubstantiel à l'idée d'émouvoir comme à celle d'innover. L’artiste suggère plus qu’il ne résout, c’est là certainement la grâce et le privilège de sa mission, qui l’affranchit souvent allègrement du principe de cohérence.

Alors à ceux que ces impressionnantes sirènes ne touchent pas tant que ça, s'offre une sorte d'éternelle troisième voie aux allures de plaidoyer pour une continuité lentement intégrative, et soucieuse en premier lieu de la volupté des histoires à construire. Nul ne pouvant se prétendre à l'abri du paradoxe, il sera toujours permis de reprocher à ces derniers une posture de faux-modeste cachant mal l'ambition de mieux profiter des lumières du moment par un autre biais. Evidemment. Sauf que dans un monde où désormais tant de phénomènes changent de nature au-delà d'un certain seuil de leur développement, on accordera peut-être un peu de crédit à l'idée que le seuil en question mérite quelque attention.

Car paradoxe pour paradoxe, face aux forteresses de certitudes bâties par la libération exaltée du moi, la modération se rappelle aussi comme antidote possible aux panurgismes, qui par définition s'ignorent. Et surprise pour surprise, face à l'expérience répétée de l'insolite au secours de l'artistique, l'on peut aussi opposer celle du métier au service de l'ouvrage, et découvrir contre toute attente que le sentiment de liberté que l'on éprouve ainsi à brider légèrement la liberté est loin d'être mince. Et scandale pour scandale, face à l'idéalisation obsessionnelle des ailleurs chantants, le fait de s'acclimater à l'incertitude au sein d'un milieu dont on accepte la complexité est loin d'être systématiquement aliénant.

Etranges constats peut-être, qui résonnent en forme d'équilibre à trouver entre exo-facteurs plus ou moins excités, plus ou moins excitants, qui redonneraient volontiers sa chance à la nuance comme révélateur d'altérité, et surtout laissent à penser que le fait d'accepter un sens commun n'interdit pas d'y trouver le sien. Suggestion pour suggestion, la fine bouche, qui décidément persiste, serait ainsi fort tentée de déceler quelque affinité entre l'exploration de l'infiniment petit et celle de l'infiniment sensible.

Alors a minima, persister à s'intéresser au swing, au son, à l'harmonie et à la mélodie en assumant ne faire que de la musique, en croyant encore au pouvoir d'émotion de celle-ci, et continuer pour ce faire à bâtir des formes élaborées pour permettre à d'exceptionnels solistes de se jouer d'elles, et par là-même de les transcender… tout cela fera peut-être figure de gageure. Tout comme prétendre assumer Dionysos en le forçant au joug d'Apollon fera encore sourire. Mais il n'est pas interdit de penser que ce soit précisément ça et surtout ça qu'il faille désormais oser - pour changer bien sûr !

/ Juillet 2016